lundi 23 octobre 2006

XAVIER GIRARD

Le recours au voyage

Ni évasion programmée, ni récit d’anticipation, mais manière de penser le temps qu’il fait, bonheur de cheminer avec.

Assis à contresens, naturellement je ne reconnais plus rien, comme si au lieu de rouler vers Paris, dans le sens de la marche, le train, à la suite d’une erreur d’aiguillage ou d’une panne inexpliquée, était parti à reculons vers le Sud ; le paysage n’est plus dans le bon sens, une décision absurde l’a renversé, je le vois, littéralement, à l’envers, même ses couleurs sont méconnaissable.

Dans l’agence de voyages où j’achète mes billets, les images de voyageurs en cours de route ont disparu. Un grand-père accompagne sa petite-fille sur le quai, des amoureux se retrouvent, des paysages d’eau ou de vigne défilent doucement, mais personne ne voyage. Dans sa hâte d’arriver à destination, ou dans sa crainte d’identifier le passager à une victime potentielle, le XXe siècle a fait disparaître le voyageur avec le voyage et l’idée même de cheminement. Dès lors, c’est la métaphore de la route, ou de la « voie », avec ses accidents, ses obstacles, sa durée propre, qui est envoyée à la corbeille. Pour bien des prophètes de la Côte Ouest, pas de doute, le XXIe siècle ne ressemblera pas à La Steppe de Tchekhov : il sera un siècle radieux dans lequel l’abolition instantanée des distances spatio-temporelles aura remplacé la pensée du devenir historique, de toute espèce de durée – mais aussi, cela va de soi, de la souffrance et de la mort.
Des spécialistes du cybermonde, comme Mark Dery, auteur de Vitesse virtuelle, appellent cette religion «sans chemin » la « techno-eschatologie ».
« De tous les modes de transport, le train est peut-être le plus propice à la réflexion », note Alain de Botton, dans son Art du voyage, qui relève au passage l’espèce de « corrélation presque simpliste entre ce que nous avons sous les yeux et les pensées que nous pouvons avoir : les grandes pensées nécessitant parfois de grands panoramas, les pensées nouvelles des lieux nouveaux ». Ce matin, la vallée du Rhône m’inspire plutôt des pensées détaillistes, des pensées « en petit », comme celles que provoque l’observation du parcours de la pluie contre la vitre ou la vision d’un mur en ruine, avec tous ses détails écrits et comme épelés, à la façon de La Ferme de Miro. En réalité, le grand et le petit, le proche et le lointain, à cet instant, se confondent
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