XAVIER GIRARD
Le recours au voyage
Le recours au voyage
Ni évasion programmée, ni récit d’anticipation, mais manière de penser le temps qu’il fait, bonheur de cheminer avec.
Dans l’agence de voyages où j’achète mes billets, les images de voyageurs en cours de route ont disparu. Un grand-père accompagne sa petite-fille sur le quai, des amoureux se retrouvent, des paysages d’eau ou de vigne défilent doucement, mais personne ne voyage. Dans sa hâte d’arriver à destination, ou dans sa crainte d’identifier le passager à une victime potentielle, le XXe siècle a fait disparaître le voyageur avec le voyage et l’idée même de cheminement. Dès lors, c’est la métaphore de la route, ou de la « voie », avec ses accidents, ses obstacles, sa durée propre, qui est envoyée à la corbeille. Pour bien des prophètes de la Côte Ouest, pas de doute, le XXIe siècle ne ressemblera pas à La Steppe de Tchekhov : il sera un siècle radieux dans lequel l’abolition instantanée des distances spatio-temporelles aura remplacé la pensée du devenir historique, de toute espèce de durée – mais aussi, cela va de soi, de la souffrance et de la mort.
Des spécialistes du cybermonde, comme Mark Dery, auteur de Vitesse virtuelle, appellent cette religion «sans chemin » la « techno-eschatologie ».
« De tous les modes de transport, le train est peut-être le plus propice à la réflexion », note Alain de Botton, dans son Art du voyage, qui relève au passage l’espèce de « corrélation presque simpliste entre ce que nous avons sous les yeux et les pensées que nous pouvons avoir : les grandes pensées nécessitant parfois de grands panoramas, les pensées nouvelles des lieux nouveaux ». Ce matin, la vallée du Rhône m’inspire plutôt des pensées détaillistes, des pensées « en petit », comme celles que provoque l’observation du parcours de la pluie contre la vitre ou la vision d’un mur en ruine, avec tous ses détails écrits et comme épelés, à la façon de La Ferme de Miro. En réalité, le grand et le petit, le proche et le lointain, à cet instant, se confondent
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